La comédie à l'italienne existe-t-elle ?

Jean-François Rauger
Il est sans doute très difficile, sinon impossible, de fixer les frontières de ce que l'on appelle la comédie italienne. Ne relève-t-elle pas de la construction critique, faite a posteriori et désignant un certain type de cinéma de la satire né dans l'après-guerre, et sans doute plus particulièrement vers le milieu des années 1950 ? A l'origine, il y avait déjà une généalogie protéiforme, multiple, qui partait de la commedia dell'arte aux spectacles de marionnettes siciliens, en passant par le théâtre napolitain. La comédie italienne a imposé de multiples visages dont nous verrons, durant six semaines, un panorama réjouissant et polymorphe.
C'est dans un mélange de satire sociale, d'observation critique, de cynisme et de douce bouffonnerie que l'on reconnaît les caractéristiques du "noyau dur" de ce qui fut érigé en genre à part entière, notamment par la critique. Dino Risi en fut sans doute le prince, qui sut avec une science du dosage, un art de la cruauté lucide et burlesque, en approcher véritablement l'essence. Des espoirs de l'après-guerre à l'euphorie du boom économique des années 1960, jusqu'aux désillusions des années 1970, le cinéma de Risi trace une carte politique, sociale et mentale de l'Italie de la seconde moitié du XXe siècle avec une acuité froide et précise. Un parcours qui sera démontré par des titres comme Le Fanfaron (1962), Une poule, un train et quelques monstres (1969), La Carrière d'une femme de chambre (1976), Moi, la femme (1971), Parfum de femme (1974) ou Au nom du peuple italien / Le Petit juge (1971). Avec ce dernier film, Risi brouillait d'ailleurs radicalement les limites d'un genre dont il révélait la dimension pessimiste. Avec son Le Pigeon (1958), et sa peinture d'une vitalité prolétarienne et brouillonne, Mario Monicelli s'inscrira également dans cette mouvance avec des titres comme Père et fils (1957), Casanova 70 (1965) ou Nous voulons les colonels (1973), où la cocasserie devient politique. Monicelli fut aussi l'auteur d'une série de films relevant plus explicitement de l'aventure picaresque comme le prouveront des oeuvres comme L'Armée Brancaleone (1966) et I Picari (1987). On peut citer aussi Ettore Scola qui participa à de nombreux scénarios de films de Risi et qui a réalisé notamment Belfagor le magnifique (1966), Cent Millions ont disparu (1964), Le Fouineur (1969), Nous nous sommes tant aimés (1974) et enfin Affreux, sales et méchants (1976), dont la trivialité marquera aussi la fin d'une période. La liste des cinéastes serait incomplète si n'y figurait pas Pietro Germi avec l'inusable Divorce à l'italienne (1961) mais aussi Belles dames, vilains messieurs / Ces messieurs dames (1966). Si ne figuraient pas également quelques fleurons de la filmographie hétérogène d'Alberto Lattuada comme Guendalina (1957) ou Venez donc prendre le café chez nous (1970).
La plupart des spécialistes de la comédie se retrouvaient aux génériques de films à sketches, qui fut une des formes importantes de la comédie italienne, terrain idéal pour la mise en place directe, grinçante, immédiate de situations d'une drôlerie souvent dérangeante : Les Poupées (1965), Les Complexés (1965), Les Nouveaux monstres (1977). Faut-il faire de Marco Ferreri un spécialiste de la comédie italienne ? Son cinéma anthropologique, réflexion aiguë sur la société moderne et la barbarie, mélange de bouffonnerie et de méditation philosophique, dépasse les frontières du genre. On pourra le constater avec des titres comme Le Lit conjugal (1964), Le Harem (1967) ou La Grande bouffe (1973).
Mais si l'on élargit une notion dont, de toutes façons, la validité n'était pas démontrée, il faudrait remonter et intégrer la figure de Totò, acteur génial dont l'inspiration remonte à la comédie napolitaine et dont on verra Totò cherche un appartement (1949), de Mario Monicelli et Steno, Totò le Moko de Carlo Ludovico Bragaglia (1949), Totò, Peppino et la dolce vita de Sergio Corbucci (1961) et Totò, Peppino et la mauvaise femme de Camillo Mastrocinque (1956).
La programmation ne sera par ailleurs pas insensible à d'ultimes mutations. Pourquoi ne pas voir en effet les débuts de Nanni Moretti comme une transformation moderniste et contestataire de la comédie italienne avec des films comme Ecce Bombo (1978) ou La Messe est finie (1984) ? Et que dire de cette tentative de comédie musicale sur fond de mafia sicilienne qu'est Mais qui a tué Tano ? (1997) de Roberta Torre, sans parler du Le Retour de Cagliostro de Daniele Cipri et Franco Maresco (2003), étrange prolongation bouffonne et onirique à la fois d'une tradition du rire cinématographique transalpin.