Nikkatsu : l'histoire d'une major company japonaise

Antoine de Mena
Une compagnie pionnière
Fondée en 1912, la Nikkatsu est la plus ancienne des major companies japonaises. Avec ses investissements en production, son circuit de salles et ses studios à Tôkyô (Mukôjima) et à Kyôto (Daishôgun), l'entreprise participe activement à la consolidation du cinéma en tant qu'art de divertissement de masse. Au cours de ses premières décennies d'existence, la Nikkatsu contribue notamment à la consécration populaire du comédien Matsunosuke Onoe, première star du cinéma japonais, dans le film de sabre (chanbara), sous-genre majoritaire des films historiques (jidaigeki).
Après le séisme du Kantô de 1923 qui détruit studios et salles de cinéma dans la capitale et ses environs, la Nikkatsu décide de transférer la production de ses films à thématique contemporaine (gendaigeki) dans ses studios de Kyôto. Ces films connaissent alors un engouement sans précédent et la Nikkatsu insiste tout particulièrement sur la production de "drames des petites gens" (shomingeki), sous-genre dans lequel Kenji mizoguchi, arrivé à la Nikkatsu en 1923, effectue ses premiers pas. C'est dans les studios Uzumasa inaugurés à Kyôto en 1927 que ce dernier s'essaie aux techniques du parlant dans le film Terre natale (1930). En 1934, Tôkyô accueille de nouveau le tournage des gendaigeki dans les studios flambant neufs de Tamagawa.
Gendaigeki et jidaigeki à l'heure du changement
Dans la deuxième moitié des années 20, les films chanbara connaissent de nombreuses transformations. Les caméras abandonnent leur statisme d'antan et épousent progressivement le dynamisme virevoltant des combats. De jeunes cinéastes comme Daisuke Itô (surnommé par ses collègues Idô Daisuki : "J'adore le mouvement") parviennent ainsi à affirmer leur style tout en composant avec les impératifs du star system et les prérogatives de ses vedettes. A la Nikkatsu, celles-ci se nomment : Tsumasaburô Bandô, Kanjûrô Arashi ou Chiezô Kataoka.
Toujours au sein des jidaigeki, un courant satirique se fait jour dès 1930. Les modèles de personnages et de héros y font l'objet d'inversions comiques dans des récits aux accents fortement parodiques. Usant tout d'abord d'un registre de gags propres à la slapstick comedy, ces films satiriques trouvent ensuite dans le cinéma parlant (à partir de 1934-1935) des moyens d'expression qui leur assurent renouveau et sophistication. Dans Akanishi Kakita (film produit par la compagnie de Chiezô Kataoka mais distribué par la Nikkatsu en 1936), Mansaku Itami met en scène un guerrier qui se révèle être un gaffeur invétéré. Dans Tange Sazen et le pot d'un million de ryôs (1935), Sadao Yamanaka présente quant à lui une version irrévérencieuse mais drôle, intimiste et attachante du guerrier borgne et manchot Tange Sazen.
Sadao Yamanaka et la "bande de Narutaki"
Cette vague comique qui touche une partie de la production des jidaigeki au début des années 30 est à l'origine de la formation d'une association libre de réalisateurs et de scénaristes dite "la bande de Narutaki" (Narutaki-gumi, constituée de : Sadao Yamanaka, Hiroshi Inagaki, Eisuke Takizawa, Ryôhei Arai, Masamiki Doi, Shintarô Mimura, Fuji Yahiro et Shigeshi Fujii).
De 1934 à la mort prématurée de Sadao Yamanaka en 1938, ce groupe basé à Kyôto signe une vingtaine de scénarios collectifs sous le pseudonyme de "Kachiwara Kinpachi". Animés par un esprit de solidarité générationnelle qui ignore les clivages d'appartenance aux différentes compagnies de production, ses membres partagent tous cinéphilie et fièvre créatrice. C'est au sein de cette "première Nouvelle Vague japonaise", majoritairement soutenue par le public et par la critique avertie, que Sadao Yamanaka trouve un contexte propice à l'expression décomplexée de son talent.
Avec des débuts précoces à la réalisation dans le cinéma muet (1931) auprès des stars passées à la production, Kanjûrô Arashi et Chiezô Kataoka, Yamanaka s'impose d'emblée avec un style pétri de réalisme et de retenue dans les moyens employés. Arrivé à la Nikkatsu en 1933, le cinéaste conserve les sujets (globalement antérieurs à 1868) et les formes (costumes, coiffures et décors) propres au jidaigeki, mais il confère néanmoins aux récits et aux personnages de ses films une contemporanéité et un réalisme jusqu'alors inédits. Les critiques de l'époque évoquent de véritables "drames contemporains avec personnages à chignons". Des personnages qui sont par ailleurs insérés dans des trames oscillant avec intelligence et mesure entre humour et tragédie et qui, sitôt le cinéma devenu parlant, utilisent une langue libre de tout archaïsme.
Kôchiyama sôshun est le troisième film signé par Yamanaka en collaboration avec la Zenshin-za. Poussé dans ses retranchements par le contexte de guerre et soutenu dans son entreprise par le volontarisme de cette troupe de comédiens issus du kabuki mais ouverts aux expérimentations, Yamanaka parvient à réaffirmer sa vision du monde avec une noirceur qui deviendra par la suite implacable dans ses trois derniers films (dont n'a été conservé que Pauvres humains et ballons de papier, tourné avec la Zenshin-za à la P.C.L. – future Tôhô – en 1937).
Une production hétérogène
Le rayonnement de ce courant de rénovation à l'oeuvre au sein des jidaigeki ne saurait faire oublier la diversité de la production menée à bien par la Nikkatsu. Dans Duel à Takada-No-Baba, jidaigeki classique réalisé en 1937 par Masahiro Makino, le comédien Tsumasaburô Bandô campe l'un des nombreux personnages tirés de l'inépuisable récit historique Les 47 Rônins - Le trésor des loyaux samouraïs (Chûshingura) . Sont également au rendez-vous des films de guerre imposés par l'air du temps (Terre et soldats de Tomotaka Tasaka, 1939) ou bien encore des gendaigeki sociaux tel que le "film d'enfant" (kodomo eiga) Matasaburô, l'enfant du vent de Kôji Shima (1941).
En proie à des difficultés financières et soumise aux pressions de sa rivale Shôchiku, la Nikkatsu se sépare de sa section de production qui est absorbée en 1942 par une nouvelle compagnie baptisée Daiei. Celle-ci est alors dirigée par Masaichi Nagata, producteur à poigne et futur promoteur actif du cinéma japonais dans les festivals internationaux pendant les années 50 (Rashômon, Contes de la lune vague, etc.).
La renaissance après la tourmente
Dans l'immédiat après-guerre, la Nikkatsu se concentre exclusivement sur l'exploitation de son réseau de salles. Mais en 1954, encouragée par la conjoncture favorable du marché, la compagnie revient sur les devants de la scène de la production et multiplie les projets de films après avoir recruté à tour de bras acteurs, réalisateurs et équipes techniques, pour la plupart venus de la compagnie Shintôhô.
Contrairement à la période d'avant-guerre, les jidaigeki sont absents de cette nouvelle donne décidée par la compagnie. Résolument en phase avec le présent, la Nikkatsu concentre en effet ses efforts sur un public jeune avide de modernité. Pour ce faire, elle mise notamment sur l'adaptation de romans de la "génération du soleil" (taiyôzoku). Tirés de deux ouvrages de Shintarô Ishihara, les films La Saison du soleil (Takumi Furukawa, 1956) et Passions juvéniles (Kô nakahira, 1956) constituent l'acte de naissance de la star emblématique Yûjirô Ishihara.
La masculinité juvénile à la rescousse
L'engouement populaire remporté par les prestations du jeune Ishihara amorce l'adoption d'une ligne de production de films estampillés Nikkatsu Action, fictions dont le fonds de commerce repose sur la violence et la sexualité débridées de héros typés "jeunes rebelles". Dans la foulée de Ishihara, les jeunes comédiens Akira Kobayashi (Impossible retour, 1959), Keiichirô Akagi (Le Journal d'un flingueur, 1960) et Kôji Wada sont élevés au rang de stars et adoptés par toute une génération de jeunes spectateurs qui les préfère aux vedettes vieillissantes des jidaigeki de la Tôei. Ils deviennent les piliers d'un système commercial et monopolisent les écrans pendant les quelques années où la production tourne à plein régime : à titre d'exemple, ils font le haut de l'affiche de 41 films sur les 101 produits par la Nikkatsu en 1960.
Parallèlement à ce cinéma de genre qui génère un public fidèle, la Nikkatsu produit sans relâche de nombreux films "littéraires" aux marques d'auteur affirmées, oeuvres de réalisateurs tels que Yûzô Kawashima (Le Paradis de Suzaki, 1956) ou Shôhei Imamura (La Femme insecte, 1963). L'actrice Kinuyo Tanaka continue elle aussi de s'exercer à la mise en scène : Maternité éternelle (1955), qui retrace avec force la vie de la poétesse Fumiko Nakajo, est son troisième film.
L'arrivée de la télévision et la fin d'une époque
Après avoir connu un pic de production et de succès d'exploitation des films Nikkatsu action entre 1958 et 1962, la compagnie s'efforce par la suite de rester au coude à coude avec ses rivales, et tout particulièrement de contrecarrer les films yakuza de la Tôei et les stars charismatiques de la Daei (Raizô Ichikawa et Shintarô Katsu). La situation est d'autant plus difficile que la pénétration massive de la télévision dans les foyers pendant la deuxième moitié des années 60 plonge l'ensemble de l'industrie cinématographique dans une crise sans précédent.
Afin de redynamiser le genre du film d'action, la Nikkatsu multiplie les jeunes premiers promus au rang de nouvelles stars. Le genre évolue et passe successivement par la case mood action, avec ses jeunes rebelles blasés et ses atmosphères feutrées (Le Foulard rouge de Toshio Masuda, 1964), avant de renouer avec les cascades et l'action pure d'un courant tardif baptisé new action (Boulevard des chattes sauvages de Yasuharu Hasebe, 1970). Mais dès 1971, la compagnie est contrainte de limiter sa production à des films érotiques à budget et à temps de tournage réduits (150 000 euros, une semaine). Jusqu'à la fin des années 80, des réalisateurs de talent tels que Shôgorô Nishimura (Le Jardin secret des ménagères perverses, 1971), Tatsumi Kumashiro (Derrière le rideau de Fusuma, 1973), Masaru Konuma (La Vie secrète de madame Yoshino, 1976) ou Noboru Tanaka (La Maison des perversités, 1976) donnent au genre baptisé Nikkatsu roman-porno ses lettres de noblesse et le déclinent en plusieurs sous-genres.
Avant l'arrêt définitif de la production en 1994, de jeunes réalisateurs tels que Shinji Sômai (Love Hotel, 1985), Takashi Ishii (Rouge vertige, 1988) ou Kiyoshi Kurosawa tournent leurs premiers films auprès d'équipes de techniciens aguerris, détenteurs du savoir-faire de la grande époque passée des studios. De nos jours, la Nikkatsu ne s'engage plus que ponctuellement dans des projets de coproduction. La société conserve en revanche un réseau d'exploitation en salles considérable et gère un patrimoine culturel dont la richesse et l'hétérogénéité n'ont pas fini de nourrir les imaginaires.