Seances
Mercredi 8 septembre 2010
Les Salles
Werner Herzog, l'aventure cinéma
Centre Pompidou, du 10 décembre 2008 au 2 mars 2009
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Werner Herzog reprend son vol

Emmanuel Burdeau

Nous célébrons un retour. Celui d'un cinéaste dont le nom faillit disparaître des registres. Un homme qui mangea ses chaussures et manqua glisser du sommet d'une falaise, périr noyé sous les remous d'un torrent, dévoré par le monstre du Loch Ness ou enseveli sous une avalanche. Cet homme revient. Indemne. D'attaque. Herzog, Werner, né Stipetic à Munich le 5 septembre 1942. Plus de cinquante films à ce jour dont quarante documentaires, tous montrés au Centre Pompidou à partir du 10 décembre 2008.

Herzog a rejoint Fini Straubinger, Walter Steiner, Kaspar Hauser, Juliane Koepcke ou Reinhold Messner, héros de quelques uns de ses plus beaux films. Comme eux il a été touché par les extrêmes. Certains l'auraient vu diriger Klaus Kinski au fusil, d'autres assurent qu'il fit passer un bateau à roue de l'autre côté d'une montagne. Il a été partout, Andes et Alaska, Irak et Russie, Bavière et Middle West, travaillant dans des conditions de péril telles qu'Incident au Loch Ness, le mockumentary dans lequel il interprète son propre rôle - un cinéaste à la recherche de la bête - semble encore un timide hommage.

Ses thèmes sont l'envol en général et le saut à skis en particulier, l'écriture et le désert, l'exil et l'égarement, la vie sauvage et la violence de la nature. Herzog est un explorateur qui en avançant traverse des romans et des matchs de football, des effondrements d'étoiles. Il l'a écrit dans Sur le chemin des glaces, récit sans pareil de la marche qu'il fit fin 1974, de Munich à Paris, pour empêcher la mort annoncée de l'historienne du cinéma Lotte Eisner. Lotte vécut encore dix ans, mais Herzog fut à deux doigts de se donner raison : "Si jamais j'arrive un jour, je veux que personne ne sache ce qu'aura été cette marche."

Nous aurions pu ne pas savoir, en effet. Herzog est aujourd'hui un rescapé. Et c'est bien l'essentiel de cette œuvre, de ce qu'elle montre comme de la valeur qu'elle s'accorde : l'aventure du sportif ou de l'artiste n'importe qu'à l'égal d'une autre prouesse, celle qui consiste à en réchapper afin qu'il puisse en être un jour porté témoignage, pour la suite du monde. L'exploit est le risque assumé par celui qui veut devenir un survivant. En ce sens c'est une aberration. Une erreur de la nature. Prenez Walter Steiner (La Grande extase du sculpteur sur bois Steiner) : ses skis s'élèvent haut et loin, si haut et si loin qu'ils pourraient le disqualifier en le faisant atterrir sur la tête des spectateurs.

Le cinéma de Herzog articule donc deux temps : temps de briser les records et temps d'en rendre compte. Ce sont les deux moments du film, mais aussi – schématiquement – les deux époques d'une œuvre aujourd'hui quarantenaire.

Il y a d'abord une décennie pendant laquelle le cinéaste fut tenant du titre. Romantique rhénan élevé à la dure, sans décrocher un téléphone jusqu'à l'âge de dix-sept ans. Relève du nouveau cinéma allemand aux côtés de Fassbinder, Schroeter et quelques autres. Abonné des festivals avec quatre longs métrages de grande beauté, Les Nains aussi ont commencé petits (1970), Aguirre, la colère de Dieu (1972), L'Enigme de Kaspar Hauser (1974) et La Ballade de Bruno (1976). Athlète du filmage toutes catégories. Champion d'un héroïsme en vertu duquel la prouesse du film est d'abord celle de son tournage, forcément apocalyptique.

Un point de non-retour fut atteint avec Fitzcarraldo, son bateau monté en rappel, ses figurants péruviens proposant de tuer Kinski pour soulager Herzog. Présenté en compétition à Cannes en 1982, le film déplaît. Trop grandiose, trop lourd. Trop prisonnier d'un cinéma ne faisant qu'un avec le spectacle de son mythe. Les années 1980 carbureront pourtant à ce genre d'excès. L'Allemand va payer pour d'autres, et de moins grands.

Faute de producteurs, Herzog se consacre alors de moins en moins à la fiction. Il travaille à un rythme soutenu pour les télévisions. Le public l'oublie. Dommage : il avait signé quelques chefs-d'œuvre du documentaire, dont Pays du silence et de l'obscurité (1971) et La Soufrière (1977) ; il en signera d'autres, Gasherbrum, la montagne lumineuse (1984), Ennemis intimes (1999) et Grizzly Man (2005).

Le partage semble donc clair. Les fictions promeuvent un art qui tend à confondre le prodige et son récit dans une hystérisation du tournage. Les documentaires séparent au contraire aventure humaine et témoignage artistique : l'extraordinaire de l'une rejoint l'ordinaire de l'enregistrement cinématographique. Le cinéma y adopte l'humilité d'un salut. Il vient de préférence après, pour demander aux survivants de narrer ou mimer leur calvaire (les longues marches à l'agonie des Ailes de l'espoir et de Petit Dieter doit voler). Plus de pompe. Les films se contentent d'organiser l'archive de ce qui n'est plus : l'amitié tourmentée avec Kinski ou encore le compagnonnage de Timothy Treadwell avec les ours d'Alaska.

Passivité documentaire contre fureur fictionnelle. Retrait contre volonté de puissance. Pourquoi pas. Il est vrai que Herzog s'est apaisé, avec le temps. Il a rasé sa moustache et adoucit la rugosité de ses voix off. Sa venue à Beaubourg ne terrifie plus, elle enchante. Cette division interne à l'oeuvre, si elle est tenable chronologiquement, reste toutefois fragile esthétiquement. Fictions et documentaires refusent également le particularisme d'un style, au profit de l'extase de ce qui est capté puis transmis. L'expérience l'emporte toujours, le cinéma n'est pas si important. Et des deux côtés force et faiblesse n'auront cessé de s'échanger : le dieu et l'handicapé, le recordman et le nain sont frères. A soixante-dix ans, Fini – l'aveugle et sourde du Pays du silence et de l'obscurité – fait son baptême de l'air et rêve encore qu'elle saute à skis.

Le retour n'est donc pas dû qu'à une quelconque maturité tardive. Il a d'autres causes, l'aura retrouvée des grandes figures des années 1970, l'éclatante santé du documentaire, la sensibilité croissante au motif écologique... Pour Herzog, il n'y eut jamais de cinéma ailleurs qu'au bord du désastre. De part et d'autre : juste avant ou juste après. Pour le provoquer ou pour le rapporter. Filmer serait comme marcher, ou comme écrire : une opération conjuratoire. " Intuition dramatique de l'avenir ".

Or depuis quelques années (depuis un certain 11 septembre), le cinéma sait à nouveau qu'il est concerné par cela : la catastrophe et son témoignage, les films comme ultimes vestiges possibles, une fois que tout aura sombré. Aller à la perte et en revenir, documenter ou délirer les deux trajets. Ce fut d'emblée le souci du cinéaste, de La Soufrière où il partit filmer un volcan guadeloupéen, prévoyant d'enterrer la pellicule en cas de (probable) éruption, jusqu'à Grizzly Man où il exhume les images de Treadwell s'amusant avec les ours qui vont bientôt le bouffer. Mais l'éruption n'arriva pas, et les renards d'Alaska se souviennent de l'illuminé. Herzog a une chance terrible. Nous aussi, qui l'avons retrouvé.

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